Amy Goodman sur le traitement médiatique des élections américaines

Comment les médias ruinent les élections américaines

Amy Goodman a été interrogée par AJ+ sur le traitement médiatique des élections américaines. Son point de vue nous porte à nous interroger sur le rôle que nous tenons vraiment, en tant que journalistes, dans le débat citoyen.

Voir ci-dessous la retranscription traduite en français de l’interview d’Amy Goodman.

Démocracy Now! est une émission indépendante américaine d’actualité et d’opinion, qui s’active à mettre en lumière des sujets qu’elle juge méconnus ou peu traités par les médias mainstream. Amy Goodman, présentatrice emblématique de l’émission, et journaliste très engagée, a tenu a faire passer un message à ses confrères du monde entier concernant le traitement médiatique des élections américaines. « Que ce soit Fox ou MSNBC ou CNN, on ne fait plus la différence. On zappe d’un chaîne à une autre, et sur chacune d’entre elles, c’est tout le temps Trump.  C’est Trumpland ! » : le ton est donné.

Les médias s’éloignent de leur fonction première : l’utilité publique

Je vois les médias comme une immense table de salle à manger qui s’étend partout à travers le monde. Nous nous asseyons autour de cette table, débattons et discutons des problèmes les plus importants de la journée : la guerre et la paix, la vie et la mort. Faire moins que ça, c’est faire du tort à une société démocratique.

En ces termes, Amy Goodman nous rappelle pourquoi le métier de journaliste a un statut si particulier : les médias sont d’une nécessité vitale à toute société démocratique. On parle des médias comme du quatrième pouvoir, tel les trois premiers définis par Montesquieu dans « L’esprit des lois » et qui doivent être strictement séparés : le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire.

Mitterrand avait déclaré dans une Lettre aux Français : « Montesquieu pourrait se réjouir qu’un quatrième pouvoir ait rejoint les trois autres et donné à sa théorie de la séparation des pouvoirs l’ultime hommage de notre siècle. » Pour la journaliste, visiblement, l’heure n’est pas aux réjouissances, mais à la prise de conscience.

C’est crucial durant une année d’élections d’entendre comment les politiques affectent les gens sur le terrain, pas d’écouter les experts, mais d’écouter les gens eux-même. Ils (les médias, ndlr) ne vous apportent que des experts. Et c’est vrai sur toutes les chaînes : les experts ne savent pas grand chose, sur tant de chose, ils nous expliquent le monde et se trompent lourdement.

En France, les réseaux sociaux s’étaient déjà saisis du phénomène il y a quelques semaines. Les internautes se moquaient de ces personnages que les médias rendaient plus légitimes que d’autres à exprimer une opinion. Il suffit généralement de leur donner un titre pompeux et une spécialité farfelue en matière de terrorisme ou de religion. Ces pseudo experts qui font irruption sur tous les plateaux, parasitent et faussent un débat déjà complexe.

Le temps de parole accordé à Trump est disporportionné

Les médias fabriquent le consentement. Pour la guerre, pour les candidats aux élections, par exemple, ils vous montrent surtout une personne comme Donald Trump. Il s’est immiscé dans les foyers de tout le monde. Il peut se permettre de rester dans sa demeure rehaussée d’or à New York, ou l’une d’entre elles en Floride. Les autres candidats doivent courir d’un État à un autre. Comment peut-il obtenir une autoroute aussi large jusqu’aux cerveaux de tout le monde, jusqu’à vos yeux, et jusqu’à votre conscience ?

Sur ce point, Amy Goodman cite directement Chomsky, accusant presque les médias de faire de la propagande. Noam Chomsky a écrit un livre sur « La Fabrication du consentement », en bâtissant une grille d’analyse des médias de masse américains qu’il a appelée « modèle de propagande ». Cette analyse lui a permis de démontrer que les médias, loin d’être un quatrième pouvoir, effectuent un traitement biaisé de l’information, servant les intérêts des élites politiques.

C’est important. Le Tyndall Center a publié un rapport en 2015. Ils ont regardé sur toute l’année. Ils ont découvert que Donald Trump a fait 23 fois plus de Unes que Bernie Sanders. Ils ont découvert que ABC World News Tonight a fait quelque chose comme 81 minutes sur Donald Trump, et je pense qu’ils ont accordé 20 secondes à Bernie Sanders.

Aux États-Unis, les puissantes chaînes de télévision se sont toujours opposées à ce que l’État impose le contenu des journaux télévisés. De ce fait, contrairement à ce qui a force de loi en France, il n’existe aucune législation concernant l’équité des temps de parole durant les élections. Les médias sont donc les seuls maîtres de la part gigantesque qui est faite à Trump en matière de couverture médiatique.

L’esprit critique et la neutralité journalistique sont portés disparus

Bernie Sanders bat tous les records. C’est la seule raison pour laquelle il obtient l’attention des médias. Je veux dire, il embarrasse les médias. En mars, il a levé environ 44 millions de dollars. Hillary Clinton en a levé  29 millions et des poussières. 44 millions ! C’est sans précédent ! Tu bats tous les records, et il n’y a qu’un murmure dans le radar des médias traditionnels ! Cela montre à quel point il serait stupéfiant qu’il obtienne autant de couverture que les autres candidats. Vous imaginez où est-ce qu’il en serait si c’était le cas ?

Aux États-Unis, Bernie Sanders est le candidat qui crée la surprise. Semblant sortir de nulle part, il parvient à déstabiliser la grande favorite pour l’investiture du partie Démocrate, Hillary Clinton. C’est le seul élément à son sujet qui soit véritablement avancé par la plupart des médias de masses.

Donner plus d’importance à certain candidats en matière de couverture médiatique va à l’encontre du principe de pluralisme, que nous avons consacré en France comme un principe constitutionnel, mais qui n’a pas d’existence juridique aux États Unis. Il s’agit de proposer une information politique diversifiée pour permettre à l’audience, composée de citoyens, d’électeurs, d’exercer leur liberté d’opinion et de choix. Le pluralisme est donc à la base de toute vie démocratique.

À l’ère de la technologie de pointe et du digital, avec des télévision HD, des radios connectées, tout ce qu’on obtient ce sont des interférences. Ce voile de distorsions, de mensonges, de mauvaises représentations, de semi-vérités, qui obscurcissent la réalité. Quand ce qu’on attend des médias, c’est la définition littérale des interférences : de la critique. De l’opposition. De l’intervention non-sollicitée. Nous avons besoin de médias qui couvrent le pouvoir, pas pour le pouvoir. Nous avons besoin de médias qui sont le 4ème pouvoir, pas la 5ème colonne. Et on a besoin de médias qui couvrent les mouvements qui créent des interférences et redéfinissent l’histoire.

Tout comme la radio a été accusée d’avoir amené Hitler au pouvoir, les médias de masses américains sont de plus en plus pointés du doigts lorsqu’il s’agit d’expliquer le triomphe de Donald Trump. Dans la course à l’investiture républicaine, le magnat de l’immobilier gagne dangereusement du terrain.

Pour Amy Goodman, il est plus qu’urgent pour les journalistes d’inverser la tendance, et d’en revenir à l’essence de leur métier : la critique. Sans cela, ils risquent de se positionner eux-même, non pas comme le IVème pouvoir, mais la Vème colonne : les partisans cachés d’un État ou d’une institution.

L’intervention d’Amy Goodman porte un message universel. Il devrait s’adresser, au delà des contrées américaines, à tous les médias dans toutes les sociétés démocratiques, pour que ceux-ci gardent en tête la responsabilité qui pèse sur eux dans le débat citoyen.

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Tiavina Kleber

Impétueuse journaleuse élevée par les Internets. Médias, économie et innovation @Medialism_fr. Rookie @PrismaMedia.

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